Voilà 11 ans, en 1998, que Justin Frankel a sorti la première version grand public de Winamp et ainsi démocratisé le format mp3. Le téléchargement de musique sur Internet s'est alors rapidement développé. A l'origine, des têtes brûlées du piratage informatique sous toutes ses formes mettaient les albums et morceaux les plus connus en téléchargement direct sur leurs sites aux côtés des versions pirates de Windows et autre Photoshop. Les Maisons de Disques ont alors commencé leur sinistre croisade juridique en assignant dans un premier temps les fournisseurs d'accès, désignés comme responsables du contenu hébergé sur leurs serveurs. Avec la vigilance croissante des hébergeurs de sites, les internautes ont du trouver d'autres solutions d'échange de la musique. Des plateformes techniques comme l'illustre Napster se sont alors lancées dans l'aventure et au fil de leurs déboires juridiques, les internautes ont migrés vers d'autres solutions, d'autres plateformes et d'autres logiciels. Au fil de ces années, nous avons connu Audiogalaxy, Gnutella, Kazaa, Edonkey, Emule, Overnet, etc… Certains modèles n'ont pas résisté aux assauts juridiques et ont sombrés ou se sont convertis, à l'image de Audiogalaxy, devenu la plateforme de téléchargement légale et payante Rhapsody. Mais les internautes continuent de télécharger illégalement.
Et comment pourrait-il faire autrement quand on leur propose comme seule alternative d'acquérir de la musique à prix d'or cantonnée à un objet matériel, le CD, quand ils ont besoin de cette musique dans leur baladeur, dans leur autoradio, ou dans leurs soirées ? Les offres actuelles de téléchargement “légal” n'ont rien de sérieux. D'une part, les morceaux sont souvent verrouillés par les odieuses DRM (Digital Rights Management, un processus cryptographique empêchant un morceau d'être joué sur un équipement électronique autre que celui pour lequel a été effectué l'achat), même si cette pratique ultra contraignante semble en voie d'abandon. Mais d'autre part, et c'est bien là le plus abject, les tarifs pratiqués sont tout simplement burlesques : on trouve même des titres vendus 1,49€ sur virginmega.fr ! 1 euros et 49 centimes pour une chansons de quelques minutes alors qu'il n'y a aucun support RIEN à fabriquer ! Et qu'on ait pas l'hypocrisie d'annoncer qu'il s'agit du coût de la plateforme informatique : toute l'informatique mise en oeuvre pour la gestion des stocks, la fabrication et la distribution de supports physiques ne peut être comparée au budget d'investissement d'une plateforme de e-commerce, aussi sophistiquée soit-elle. Il n'y a d'autant plus d'excuses que des acteurs comme Google arrivent à proposer une multitude de services gratuits en dégageant tout de même de confortables bénéfices.
Autant le dire : ça fait 11 ans que le phénomène est là et les Maisons de Disques n'ont rien fait d'autre que des procès. Aucune remise en cause de leur Business Model, rien. Ah si : ils ont pleuré à l'occasion des premières baisses de vente. Le parallèle avec l'engouement du public autour du DVD qui a absorbé à lui seul une part importante du budget loisirs des ménages n'a jamais été établi : c'était la faute du piratage. Voilà la rhétorique que l'on nous sert depuis 11 ans et qui trouve à nouveau échos auprès de quelques gogos (ou complices ?) de la sphère politique à l'occasion de cette triste loi Hadopi. On impose aux cheminots, aux postiers, et à tous les employés de la fonction publique la suppression du régime social qui couvrait leur rémunération au lance-pierre mais on fait passer à nos parlementaires un temps considérable à défendre les intérêts privés de sociétés toujours ultra bénéficiaires et n'esquissant aucun effort pour moderniser leur offre. Tout ça, sous le couvert bienveillant de la Culture. Les entreprises de l'industrie en difficulté ont-elles bénéficié d'autant d'attention ? Non, on les a laissé réduire leurs coûts de production en délocalisant, laissant derrière elles des charrettes de licenciés et des régions sinistrées.
Ce à quoi nous avons assisté n'est ni plus ni moins que la pression d'un lobby. Et les lobbies sont les ennemis d'une économie capitaliste. En effet, avec le soutien de l'Etat, les Maisons de Disques ne seront jamais mis dans une position de risque leur imposant de devoir lutter contre la concurrence de modèles innovants. Ils n'auront alors aucun besoin de faire émerger de nouvelles offres tant qu'on leur permettra de garder bien au chaud leur poule aux œufs d'or. Si tous les secteurs d'influence se mettent à faire de même, c'est la mort de l'innovation et donc de la croissance. Et rien que pour cela, les Maisons de Disques ne doivent pas être soutenues mais doivent être sanctionnées. Lourdement sanctionnées.
On appréciera au passage le cynisme de tous ces “libéraux” de l'UMP qui condamnent à longueur d'année l'interventionnisme de l'Etat mais qui ont voté cette loi Hadopi coupant l'herbe sous le pied des entrepreneurs qui auraient été prêts à mettre en œuvre de nouveaux modèles économique, à créer de l'emploi et à relancer la concurrence. En confortant l'oligopole d'une poignée d'entreprises sur le monde de la musique et des studios cinématographiques, Hadopi tue dans l'œuf toutes les perspectives d'une modernisation technique des supports de distribution de la musique et de la vidéo. Pourquoi les entreprises investiraient-elles ? L'Etat vient de relâcher toute la pression qui pesait sur elles et qui les aurait forcées à évoluer, investir, embaucher.
Et les artistes dans tout ça ? Sont-ils aussi inquiétés qu'on souhaite nous le faire croire ? Florent Pagny, qui a connu d'importants ennuis avec le fisc, rappelons-le, dévoilait récemment posséder une collection impressionnante de motos. Ici encore, ce n'est pas la crise pour tout le monde. Avez-vous cependant entendu parler de ces artistes contraints de tourner dans des pornos gays pour pouvoir régler la scolarité de leurs enfants ? Eh bien moi non plus. On déballe toutefois toujours autant sous notre nez la fortune des uns et les robes de soirée des autres. Le vrai problème des artistes, c'est que pour continuer à se baigner dans leurs piscines de billets de banque, il leur faut montrer patte blanche à leur mécènes : les chaines de télé, les maisons de disques ou encore les studios de cinéma. Dénoncer ces lobbies sans avoir les épaules assez larges, c'est se griller : plus de passage à la Star Ac', plus de contrats avec des majors et leur puissance de feu publicitaire, plus de têtes de gondole à la FNAC… Les artistes auraient pourtant tout à gagner à voir les majors perdre de leur superbe : moins de pression, plus de marges, plus de liberté créative, plus d'équité entre les petits et les gros… Mais leur faible mobilisation illustre bien, qu'au fond, ils ne se sentent pas concernés.
De cette loi, on relèvera également ce pathétique amendement indiquant que les œuvres des exilés fiscaux ne sont pas protégées par l’Hadopi. Une mesure consternante trahissant l'incapacité du gouvernement à entreprendre des actions franches à l'encontre des contrevenants. Du coup, ce sont également tous les gens qui travaillent pour ces individus qui en pâtissent. Musiciens, ingénieurs du son, assistants, des personnes qui résident toujours en France et qui continuent de payer leurs impôts ! Comme d'habitude avec l'UMP, ce sont encore les plus faibles qui payent pour les plus forts.
Et après quoi ? Les technophiles français, grands consommateurs de produits culturels, sont furieux et risquent bien de conserver leur antipathie pour longtemps. Un état d'esprit qui ne contribue pas vraiment à inciter à l'achat. Du coup, malgré l'arsenal répressif qui se met petit à petit en place, va-t-on voir pour autant une spectaculaire hausse des ventes ? Rien n'est moins sûr tout d'abord à cause de ce jeu du chat et de la souris que les pirates connaissent bien : toute nouvelle entrave est un défi technique à relever. Des solutions anti-Hadopi sont d'ores et déjà opérationnelles. Il y a d'autre part un caractère facultatif à la musique et au cinéma faisant que la plus part des gens peuvent se passer de nouveautés. Dès lors, moins de personnes au courant des nouveautés, moins de buzz et au final, moins de produits règlementairement acquis. Le parlement a donc choisi la formule du perdant-perdant, celle qui conforte l'industrie dans une formule perdante à long terme et qui ne contribuera pas à améliorer la situation économique globale en France.